L’Etat, les entreprises et les ménages sont les principaux acteurs du jeu économique. Parmi eux, c’est bien les entreprises qui sont le centre de gravité de la production et de la distribution des richesses. C’est elles qui sont au cœur d’un des plus importants piliers de la production, la distribution et la consommation des richesses : l’emploi. Sans ce dernier, aucune économie n’est possible. Le chômage est d’ailleurs la plus grande hantise des tenants du pouvoir car il enclenche un cercle vicieux qui fait vaciller, voire culbuter tout régime s’il est à des niveaux trop élevés.

Dans une perspective d’émergence, il y a deux choses essentielles concernant les entreprises : il faut qu’elles existent d’abord et il faut que le tissu industriel soit le vôtre. En clair, il faut que les entreprises les plus fortes soient représentatives de la volonté d’émergence (venant de l’Etat) et qu’elles la tirent comme une locomotive tire les wagons (les ménages). Aucune émergence n’est possible dans la dépossession de son économie.

L’émergence dont on parle au Sénégal fait face à ce très grand paradoxe. Nous ne possédons aucune des entreprises qui comptent réellement dans notre économie : eau (Bouygues, France) ; pain et sucre (GMD et CSS-France) ; téléphonie (Orange-France, Tigo-USA, Expresso-Soudan) ; pétrole (SAR,Bin Laden-Arabie Saoudite ; Total-France, Shell-Hollande, Oilibya-Libye) ; banques (France, Maroc, Nigeria) ; assurances (Axa-France ; Allianz-Allemagne) ; phosphates (ICS, Indorama-Indonésie) ; poissonnerie (Dongwon-Corée) ; aéroport (Fraport-Allemagne) ; port (Bolloré, Necotrans et Getma-France ; Dakar-Nave, Portugal ; Maersk Line-Danemark) ; rail (Canac-Getma, France et Canada) ; BTP (Eiffage-France) ; courrier (DHL-Allemagne) ; extractions minières (Afrique du Sud et Australie).

Il s’y ajoute que nous importons tout : de ce que nous mangeons à ce que nous portons, en passant par tous les biens d’équipements jusqu’aux programmes de télévision. L’essentiel de notre production locale tourne autour des matières premières vendues en l’état. Les forces vives de production sont, dans une écrasante majorité, dans l’informel non générateur de valeur ajoutée.

Aucune émergence ne sera jamais possible, nulle part dans le monde, pour un quelconque pays, dans cette configuration. Tous les pays développés ou émergents sont nécessairement passés par cette étape : bâtir de solides entreprises rivalisant avec le monde. Le secret de cela ? Faire confiance au savoir-faire local en valorisant la créativité et l’inventivité endogènes, produire ce que l’on consomme et consommer ce que l’on produit.

Il nous faut impérativement construire deux choses capitales : des mentalités pour l’émergence et un modèle économique d’émergence. Un dépossédé doublé d’un extraverti ne peut être émergent.

Mamadou Sy Tounkara