C’est la nuit, mardi 31 mars, et personne ne dort dans tout le Nigeria. Il y a des ­endroits où règne un vacarme insensé, des rodéos de voitures et de motos, des cris, des chants, avec des accidents et même des morts au milieu de toute cette joie. D’autres où pèse un silence qu’on pourrait toucher. Un président élu vient d’admettre sa défaite à l’élection présidentielle. C’est la première fois qu’une chose pareille se produit dans toute l’histoire du pays.

Le Nigeria, nation superlative, semblait avoir déjà presque tout connu : la colonisation, la fin de l’esclavage dans le nord du pays (1936), la splendeur de la rente pétrolière, la misère de la chute des cours puis leur remontée, une guerre civile (1967-1970), une collection de dictatures militaires assez fournie, et bien d’autres choses encore, belles ou pas. Mais jamais il n’avait encore vécu une victoire à la loyale à une élection présidentielle, et un président sortant, Goodluck Jonathan, reconnaissant sa défaite et félicitant le vainqueur, Muhammadu Buhari.

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Plus tôt dans la soirée, des dizaines de millions de Nigérians avaient commencé à poser les feuilles de papier que, depuis dimanche, ils couvraient de chiffres à mesure qu’étaient égrenés les résultats du vote dans les trente-six Etats, plus la capitale fédérale, Abuja. On a compté frénétiquement, pendant plus de deux jours, en grappes serrées devant les téléviseurs diffusant, en direct, ces résultats depuis la Commission nationale électorale indépendante (INEC), qui n’a jamais autant mérité son nom.

Tout n’est pas encore gagné

Jusqu’au bout, le suspense est demeuré fort, comme la menace de la violence qui pointait au bout de ces résultats, tandis que Attahiru Jega, le président de l’INEC, subissait toutes les pressions en coulisse, et y résistait, menant stoïquement jusqu’au bout son interminable annonce. Cette litanie de chiffres a fait visiter, lentement et solennellement, le Nigeria aux ­Nigérians, comme une vie de la nation défilant au ralenti. Il y a eu les surprises, à commencer par la diversité des votes, parfois. L’argent a coulé à flots pour tout fausser, mais le Nigeria, au bout du compte, a résisté à cette corruption électorale ordinaire, porté par l’espoir fou du changement.

Dans l’ultime séquence de l’annonce, le dernier Etat a été celui de Borno, dans le Nord-Est. Borno, où sévit l’insurrection de Boko Haram, et où plus de 10 000 personnes ont été tuées ces dernières années. C’est là, aussi, que les lycéennes de Chibok, dont le sort est encore inconnu, ont été enlevées en avril 2014. Le choix de l’INEC était un hommage ému à ces Nigérians martyrisés, et forcément un rappel discret de l’incapacité du pouvoir de Goodluck Jonathan de mettre fin à cette menace.

Pourtant, cette nuit, Goodluck Jonathan vient sans doute de sauver le Nigeria. Il le sait et le dit en mots très simples, dans un message court qui est le plus fort, ironiquement, de tout son passage au pouvoir depuis 2010 : « J’ai promis à ce pays des élections libres et justes. J’ai tenu parole. (…) Aucune ambition personnelle ne vaut le sang d’un Nigérian. »

Kaduna, plus encore que d’autres parties du pays, vient d’échapper à un suicide collectif, et en direct. Ce n’est pas une ­expression hyperbolique. En 2011, plus de 800 personnes ont été ­assassinées dans le pays à la suite de la présidentielle où s’opposaient, déjà, les deux hommes de ce scrutin. Plus des trois quarts de ces victimes ont été décomptées ici, à Kaduna, parce que les partisans de Muhammadu Buhari, les premiers, avaient lancé des vagues de massacres de chrétiens, jugés par nature « partisans » de Goodluck Jonathan.

Mais la violence interreligieuse n’est pas une fatalité. La preuve, il existe des hommes comme Samson Auta, du Interfaith Mediation Center, une association qui travaille à rassembler les communautés religieuses et évite bien des morts. Ces dernières quarante-huit heures, Samson les a passées pendu au téléphone, avec l’ensemble de ses contacts dans les différents quartiers, les différentes communautés, et ce qu’il dit fait froid dans le dos : « On était au bord du désastre. Les gens à qui je parlais me disaient qu’ils étaient prêts à aller jusqu’au bout si on leur volait l’élection. Si ­Goodluck Jonathan avait été déclaré élu, le Nord aurait été plongé dans le chaos. »

« Véritable culte »

Tout n’est pas encore gagné. Dans la région du delta du Niger, des groupes armés ont promis qu’ils reprendraient les armes si Goodluck Jonathan, originaire de l’Etat de Bayelsa, était battu. Même à Kaduna, des consignes ont été données du côté de l’état-major de l’All Progressives Congress (APC) de Muhammadu Buhari pour limiter la liesse et éviter qu’elle ne « vire au massacre », analyse lucidement Ahmed Tijjani Ramalan, une personnalité influente des instances du parti dans cet Etat crucial où le vainqueur de la présidentielle a sa résidence. « Que voulez-vous, les gens qui soutiennent Buhari lui vouent un véritable culte, ici, soupire-t-il, c’est aussi très dangereux, évidemment. »

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Il y a aura tout de même des célébrations dans les jours à venir. Les vaches achetées dans le quartier de Tudun Wada vont être abattues, grillées et partagées dans la joie, aux cris de « changement ». Mohammed Moussa Abdou, qui était comme chaque individu du quartier, prêt à la guerre totale, aime tout le monde ce soir, et sent palpiter un Nigeria qu’on croyait ne voir exister que lors des victoires de l’équipe nationale de football. Il espère, fiévreusement, que change la vie avec le nouveau président et enfin, « la sécurité, une amélioration de l’économie et la fin de la corruption ». C’est pour ces valeurs cardinales que le Nigeria a voté, peut-être plus encore que pour l’ex-général Buhari.

 

« J’ai promis à ce pays des élections libres et justes. J’ai tenu parole. Aucune ambition personnelle ne vaut le sang d’un Nigérian », a déclaré Goodluck Jonathan

Mais cette nuit, la peur qui retombe est si lourde qu’on n’est pas encore certain de bien cerner ces espoirs. La veille au soir, dans un bar d’une rue reculée, où chrétiens et musulmans coexistent toujours malgré les violences du passé et les déclarations incendiaires de certains responsables religieux, le tenancier (chrétien) de l’établissement était loin de céder à l’ivresse, en débouchant une bière : « Si on perd, on va se retrouver face à l’arrogance de tous ces gens, et d’un coup de menton il ­indiquait un vendeur haoussa de suya (viande grillée) plus loin dans la rue. Il va falloir faire attention, ce sera dangereux pendant des jours après les résultats. »

Un peu plus loin, dans la même rue, il y avait un bordel connu dans Kaduna. Il a fermé. La pression des musulmans du quartier ? « Pas du tout, la maison était tenue par une femme. Son fils en a hérité mais il est devenu pasteur, alors il a arrêté cette activité », commente sobrement le tenancier.