Comment ne pas penser à ces images de novembre 1989 quand les Allemands de l’Ouest accueillaient ceux de l’Est sous les applaudissements ? Au cours de ce week-end exceptionnel du samedi 5 et du dimanche 6 septembre, toute l’Allemagne semble s’être mobilisée pour recevoir dans les meilleures conditions les milliers de réfugiés – 20 000 selon la police.

A Munich, mais aussi à Francfort, Dortmund et de nombreuses autres villes, les gares se sont transformées dès samedi en centres d’accueil après la décision prise dans la nuit de vendredi à samedi par la chancelière Angela Merkel d’accueillir plusieurs milliers de réfugiés bloqués en Hongrie. Spontanément, les Allemands y ont apporté des vêtements et de la nourriture pour des réfugiés qu’ils ont accueillis avec des ballons multicolores, des cadeaux de bienvenue, des applaudissements voire en leur faisant une véritable haie d’honneur. Car si beaucoup de réfugiés sont arrivés à Munich, très rapidement ils ont été répartis dans tout le pays, selon des quotas très précis fixés après la seconde guerre mondiale, en fonction de la richesse et de la population de chaque Etat-région.

Des migrants arrivent à la gare de Saalfeld en Allemagne le 5 septembre 2015.

Selon cette clé de répartition, la Rhénanie du Nord doit accueillir 21,2 % des réfugiés, la Bavière 15,3 %…et le plus petit Land, la ville de Brême 0,9 %. Si cette décision d’Angela Merkel a été approuvée par les sociaux-démocrates, la CSU bavaroise – le parti frère de la CDU – a jugé que c’était un « mauvais signal ».

Dimanche soir, les dirigeants de la coalition au pouvoir se sont réunis autour de la chancelière pour organiser ces arrivées de réfugiés dont personne n’avait prévu l’ampleur il y a encore quelques mois. D’après les premiers échos, la KfW, la Caisse des dépôts allemande devrait débourser 300 millions d’euros pour construire 30 000 places supplémentaires dans les centres pour réfugiés. Pour répondre aux inquiétudes d’une partie de la population, 3 000 postes de policiers devraient également être créés durant les prochaines années.

Selon un sondage publié le 3 septembre par la chaîne ARD, 95 % des Allemands se félicitent du mouvement de solidarité que provoque l’afflux de réfugiés. 45 % des Allemands jugent que l’immigration offre « plutôt des avantages pour le pays »alors que 33 % pensent que les inconvénients l’emportent. A noter que dans l’ancienne Allemagne de l’Est, les pourcentages sont presque inversés.

De même, si les Allemands les plus aisés et ceux qui ont moins de 40 ans sont clairement en faveur de l’immigration, les plus âgés et les plus modestes sont beaucoup plus réservés. 34 % des gens avec un bas revenu mettent l’accent sur les avantages et 46 % sur les inconvénients. Malgré tout, 96 % des Allemands jugent justifié d’accueillir des réfugiés qui fuient la guerre. En revanche, 28 % seulement pensent que l’Allemagne doit accueillir des réfugiés économiques.

Des migrants à la gare de Munich en Allemagne le 6 septembre 2015. -

« Nous sommes les Américains de l’Europe »

« Cette hospitalité à l’égard des réfugiés de guerre a une longue histoire. C’était déjà la même chose lors de la guerre dans l’ex-Yougoslavie. Peut-être est-ce dû au fait que de nombreux Allemands sont eux-mêmes descendants de réfugiés », analyse Joachim Fritz-Vannahme, de la fondation Bertelsmann. Après la seconde guerre mondiale, environ 13 millions d’Allemands qui avaient été « déplacés » dans l’est de l’Europe des années auparavant, ont en effet « retrouvé » l’Allemagne, un pays que nombre d’entre eux ne connaissaient pas. Le fait que des néonazis multiplient les actions violentes à l’encontre des foyers de réfugiés ne peut, évidemment, qu’inciter en retour les Allemands à afficher leur solidarité avec les réfugiés.

Les Allemands ont le sentiment de vivre un moment historique. « Une expérience a commencé. Elle va modifier plus profondément l’Allemagne que la réunification. Devant nous c’est l’inconnu », résume un éditorial de Die Zeit (du 3 septembre). Dans le même journal, le sociologue Heinz Bude ajoute : « Nous sommes les Américains de l’Europe, que nous le voulions ou non. » Mais ce « moment allemand » ne va pas sans crainte.

Les pays qui ont une longue tradition d’immigration comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France « savent que l’immigration ne contribue pas seulement à résoudre des problèmes mais en crée de nouveaux », notait jeudi laFrankfurter Allgemeine Zeitung. « A court terme, le défi est surtout logistique. Pas politique », affirme un haut fonctionnaire.

Des allemands accueillent les migrants à la gare de Saalfeld le 5 septembre 2015.

L’accueil de 800 000 nouveaux réfugiés cette année pose évidemment de multiples questions pratiques. Et les Etats-régions qui abritent déjà les réfugiés sous des tentes voient avec inquiétude l’hiver approcher. Mais cela n’est rien à côté du défi de l’intégration. « Par le passé, les réfugiés n’avaient pas les moyens d’apprendre rapidement l’allemand, de se former et d’accéder rapidement au marché du travail. Ça ne doit pas se répéter », vient de mettre en garde l’Institut d’économie allemande (IW) de Cologne, proche du patronat.

Si beaucoup en Allemagne insistent sur le fait que nombre de Syriens ou d’Afghans sont très qualifiés, Thomas de Maizière, ministre de l’intérieur, est plus prudent et évoque « 15 % à 20 % d’adultes analphabètes ». Par ailleurs, 30 % des réfugiés sont mineurs. Ils vont donc devoir intégrer le système scolaire qui manque déjà d’enseignants.

Andrea Nahles, ministre de l’emploi et des affaires sociales, a déjà fait ses comptes. Pour former les réfugiés, leur enseigner l’allemand et leur donner les aides sociales auxquelles ils auront droit, ses services ont besoin de 3 milliards d’euros supplémentaires en 2016, une somme qui devrait progressivement atteindre 7 milliards en 2019. Son objectif : « Que les gens qui arrivent chez nous comme réfugiés deviennent rapidement des voisins et des collègues. » Un message positif qui, associé aux images de ce week-end qui ont fait le tour du monde, devrait encore accroître l’attractivité de l’Allemagne auprès des populations en souffrance.

Frédéric Lemaître (Berlin, correspondant), journaliste.