L’intégration des valeurs traditionnelles dans l’éducation : pratiques d’hier et d’aujourd’hui

L’initiative prise par l’Institut National Supérieur de l’Education Populaire et du Sport de Dakar (INSEPS), en liaison avec la CONFEJES, d’organiser ce colloque, entre bien dans le cadre d’une réflexion diversifiée, méthodique et patiente, dont l’unité des manifestations nationales a été les premiers Etats Généraux de l’Education et de la Formation, et qui, s’étant fixé pour but de rebâtir l’école, s’attache à examiner de près toutes les directions de recherche qui pourrait conduire à des résultats pratiques profitables. Ce travail de longue haleine a été assumé avec détermination, initiative et imagination, depuis 1976, par le Syndicat Uni­ue et Démocratique des Enseignants du Sénégal (SUDES).
En son nom je présente ici mes idées personnelles, conformes à notre conception de l’enseignement, de ses tâches et de ses finalités, afin que le SUDES continuant d’être attentif à tout effort pour rebâtir l’école, y apporte des encouragements opportuns. Notre participation offre l’expérience d’enseignants des quatre niveaux de l’école sénégalaise.
L’intégration des valeurs traditionnelles sénégalaises dans nos systèmes d’éducation a été considérée par la conception du colloque comme un problème qui mérite réflexion. Dans cette recherche possible il est certainement judicieux de voir ce qui pose réellement un problème. Les structures d’éducation, c’est-à-dire, de manière globale notre système d’enseignement, ou bien la connaissance des valeurs traditionnelles et de leurs conditions d’efficacité, ou bien encore la manière et les conditions d’une pédagogie pour l’intégration de ces valeurs ? Pour répondre à ces questions il est nécessaire d’abord de tenter de dresser un inventaire nécessairement succinct des valeurs traditionnelles sénégalaises, d’évoquer ensuite les cadres de l’éducation traditionnelle, pour en troisième lieu examiner aussi brièvement que possible les cadres modernes de sauvegarde de ces valeurs traditionnelles. Il sera ensuite possible sans doute d’avoir une opinion justifiée sur le vrai problème dans l’effort d’intégration de nos valeurs sociales, morales, religieuses, esthétiques traditionnelles dans l’éducation.

Dresser l’inventaire n’est pas tâche aisée. Si on le souhaite aussi exhaustif que possible, peut-être faudrait-il le faire ethnie par ethnie malgré une unité culturelle de l’espace sénégambien que nul ne songe à contester. L’intérêt d’un tel inventaire est que la distribution de ces valeurs par les différentes ethnies a peut-être des configurations spécifiques. Avec les mêmes valeurs l’histoire des hommes de l’espace sénégambien et leurs conditions d’existence ont pu composer pour chaque ethnie une vision du monde qui a déterminé un dynamisme distinct permettant de mettre en œuvre des moyens de domestication de l’espace et du temps, d’ organisation de la cité, de la production, de la distribution de celle-ci, les moyens de réaliser efficacement la cohésion des hommes en société, et de transmettre de génération en génération cette efficacité bénéfique des principes de l’action, mais peut-être surtout des finalités de l’action.
De cette dynamique de l’histoire des hommes en Sénégambie il est né des valeurs diverses, appelées traditionnelles aujourd’hui, qu’elles soient sociales, morales ou esthétiques. Leur connaissance précise est fort précieuse pour l’efficacité de l’éducation.
J’ai assez tôt été frappé par le caractère commun aux ethnies des valeurs sociales les plus connues, en particulier pour les ethnies wolof (je parle la langue de ces hommes depuis l’âge de douze ans), « Al pulaar », (ce sont mes cousins), et sérère (la mienne même). J’ai souvent rapproché les mots « Téranga », « Tédanga » et « Teddungal ». Ils désignent une valeur sociale que nous traduisons par hospitalité, avec peut-être le sentiment d’appauvrir leur signification. Mais l’hospitalité est complétée dans les civilisations de Sénégambie par le sens communautaire, le sens de la famille riche d’implications morales, le cousinage inter et intra-ethnique, d’autres valeurs aussi. Les hommes de Sénégambie ont dans leur histoire vécu selon des valeurs morales diversement nommées. Pour l’essentiel, semble-t-il, on peut les réduire aux quatre vertus cardinales : l’honneur, l’honnêteté, le courage, le sens de l’effort. Pour la qualité des relations humaines il s’y ajoute des formes diverses de la politesse : « Kersa », « Tegin », respect de l’age.
On pourrait énumérer bien d’autres valeurs, religieuses, sociales, morales ou esthétiques. La somme de ces valeurs donne une certaine qualité à la vision du monde en Sénégambie, à la conception de l’homme et de la société, des relations humaines aussi.
A titre d’exemple on peut attirer l’attention sur le caractère particulièrement précieux de cette valeur sociale qu’on est tenté d’affirmer spécifique à l’Afrique : le cousinage inter et intra-ethni­que. A l’origine dans l’ethnie sérère ce cousinage est d’abord familial et se pratique entre une personne et les enfants de son oncle maternel. Or entre ces deux il y a une situation conflictuelle latente. Le fils devait voir passer les biens de son père au neveu de celui-ci. Le cousinage rituel pour ainsi dire dépassionne les relations entre le fils ou la fille et les neveux et nièces de leur père. La tradition dit bien qu’on est esclave des enfants de son oncle et l’esclave peut à tout moment demander des cadeaux à son maître ou disposer de ses biens. Cette fonction du cousinage s’est enrichie en concernant des personnes moins intimement liées. L’exemple du cousinage entre sérères (surtout des cultivateurs sédentaires) et « al pulaar » (à l’origine sans doute des éleveurs surtout), est un autre exemple de la fonction de dépassionner les relations humaines. Autrefois comme aujourd’hui un « al pulaa » fou de colère, tenant un coupe-coupe à la lame rutilante et de surcroît offensé, blessé dans son honneur, peut encore supporter les chahuts d’un sérère et même oublier le motif de sa colère et redevenir le paisible compagnon de ses bêtes. Le cousinage a dans la vie quotidienne des effets moins spectaculaires que cela, mais plus fréquemment il décrispe les contacts inter-individuels, il en brise la glace et crée la chaleur initiale de la palabre.
Il faudrait beaucoup de temps et de développement pour montrer l’efficacité bénéfique des valeurs sociales, morales, religieuses esthétiques. Les diverses ethnies de Sénégambie ont conçu chacune un idéal d’homme qui constitue une représentation de ces valeurs incarnées selon une certaine composition et de manière générale conçue comme optimale.
Selon que l’accent est mis dans cet homme idéal sur son action au travail, son comportement dans la vie sociale, ou dans la défense de la collectivité, il est nommé de manière différente : le « Nit ku baax » des wolofs incarne l’excellence sociale par le rang et les qualités morales, le « Baaraan » des sérères est le plus fort aux champs tout comme le « Mbir » ou « Mbë r » est le maître de l’arène, l’un et l’autre par la force physique mais aussi par le courage, le sens de l’effort, l’honneur, l’honnêteté (ce que les sportifs appellent le fair play). Il serait intéressant de voir quel est le contenu de l’homme idéal, ce que le XVIIIe siècle français appelait l’honnête homme, pour les ethnies diola mandinka, soninké.
Mais intéressons-nous aussi à la manière dont ces vertus, ces valeurs morales, sociales, religieuses, esthétiques se transmettaient de génération en génération.

Prenons l’exemple de l’ethnie sérère. Les cadres de l’éducation traditionnelle) pour les enfants de « Kaamee » sont au nombre de cinq et correspondent à des périodes de la vie de l’être si tuées dans le procès d’éducation.
Mon ami Lamine Ndong de Bikol m’a dit lors d’une conférence que je tenais dans ce village du Nawul sur l’éducation traditionnelle au Sine : « A ndok ale : la case O naax ole : la cour intérieure de la maison Ngel ne : l’arbre à palabre, la place publique O siir ole : le troupeau Ndut ne : la case de l’homme ».
Le premier cadre intéresse à la fois l’enfant et l’adulte. On y acquiert la morale par la parole du vieillard comme par celle du père. Dire bonjour à son père le matin en restant dans la case, autour du feu, ce n’est pas seulement profiter de la chaleur du feu de bois délicieuse en décembre par exemple, c’est surtout écouter et apprendre. Le vieillard prodigue surtout des connaissances ésotériques. C’est pourquoi à tout âge l’homme vigoureux a intérêt à offrir au vieillard une bûche pour se chauffer, il en résulte des paroles de sagesse, des paroles ésotériques.
Le deuxième cadre dans le procès de l’éducation traditionnelle. « 0 maax ole », est un abri de la parole qui distrait de la parole qui véhicule des valeurs morales et esthétiques voire littéraires. L’enfant entend des contes pour l’agrément des soirées mais aussi pour son édification : il apprend les avantages des valeurs morales et les malheurs vécus par les mauvaises personnes qui ont voulu ignorer l’honneur et l’honnêteté, le courage et le sens de l’effort.
L’élargissement du programme d’éducation de l’enfant se fait à partir des troisième et quatrième cadres : la place publique est le lieu de la formation morale aussi, chaque membre de la communauté villageoise étant impliqué dans le procès de l’éducation. Chacun est éducateur attentif du moins que lui et une mère ni un pète ne sauraient se plaindre de la rigueur des corrections physiques. Et cela d’autant qu’à la formation morale s’ajoute toujours dans ce cadre la formation technique, la réfection des toits de chaume, des clôtures des maisons, des instruments divers nécessaires à la maîtrise des bêtes et à la vie du troupeau.
La formation sous l’arbre à palabre embrasse tous les aspects de la vie villageoise. Quant au troupeau, il est surtout le cadre, qu’il s’agisse de l’aire de vie nocturne des bêtes ou des bêtes en train de paître dans la brousse, d’une expérience particulièrement éprouvante pour l’enfant ; il y apprend l’endurance, le courage de subir et de se taire, le sens de l’effort permanent.
Le Ndut enfin consolide le savoir technique déjà acquis et parfait l’assimilation consciente des quatre vertus cardinales, fait du Njuli un homme accompli capable d’être un membre de la société aussi producteur que les autres, vivant intensément les valeurs morales, sociales, religieuses, esthétiques qui sont solidaires de la vision du monde dans sa société.
Ce procès de l’éducation trop succinctement décrit montre que l’organisation de l’éducation traditionnelle en milieu sérère était intimement liée à l’activité productive, mettait à contribution toutes les expériences dans la communauté, et inculquait de manière progressive, diversifiée et efficace les valeurs morales, religieuses, sociales, esthétiques qui faisaient l’homme selon l’humanisme sérère. Les wolofs par un procès semblable, s’attachaient à faire acquérir les vertus de « Nit », l’homme selon l’humanisme Wolof, et il en a été ainsi avec des variantes diverses dans toutes les ethnies de Sénégambie.

Parler aujourd’hui d’un problème de l’intégration des valeurs traditionnelles dans nos systèmes d’éducation c’est implicitement affirmer une détérioration du procès de l’éducation. Aucun ne saurait contester cette affirmation et c’est la raison même de cet effort pour rebâtir l’école dont je parlais en introduction. Mais on gagne toujours à préciser les termes d’un problème réel. Il s’agit de voir comment être plus efficaces, nous agents de l’éducation, nous fonctionnaires impliqués dans le procès de l’éducation, celle-ci devant comme par le passé inculquer les valeurs traditionnelles positive c’est-à-dire compatibles avec la modernité. Aujourd’hui en effet « nos systèmes d’éducation » se réduisent la plupart du temps aux structures publiques de l’instruction et de la formation. Le XXe siècle parle de ministère de l’éducation nationale et plus de l’instruction publique alors que dans la réalité un tel ministère un peu partout en pays sous-développé ne s’acquitte que de la fiche d’instruction publique. Parmi les raisons diverses de cette insuffisance de l’efficacité il faut citer la complexité des problèmes posés par la démocratie, le droit à l’éducation, les ressources dans une situation de sous-développement et les réalités de la gestion de cette situation. Mais l’ambition est réelle aujourd’hui d’assumer un procès public de l’éducation.
Dans ce contexte la question soulevée au début de cette communication devient celle-ci : comment le procès public de l’éducation peut-il réussir l’efficacité de la formation de l’homme intégral, c’est-à-dire incarnant les valeurs traditionnelles positives ? Il faut affirmer ici la nécessité d’une orientation correcte des recherches pour des résultats, qui intéressent l’objectif principal du système d’enseignement ; mieux former les hommes. La tentation existe d’un fétichisme des structures alors que, la plupart du temps, plutôt que les structures ce sont le fonctionnement des structures et les conditions de fonctionnement qui sont en cause. Puisqu’au delà de l’instruction l’enseignement ambitionne de se charger de l’éducation, il faut que le fonctionnement du système d’enseignement permette d’atteindre ce but. Le permet-il ? Je voudrais soutenir qu’il le permet, en étant obligé de m’en tenir à des explications succinctes.
Nos systèmes actuels d’éducation appartiennent à notre époque. Il faut éviter de rêver d’un retour en arrière impossible et orienter et discipliner la modernité en même temps pour sauver l’essentiel, le contenu moral fondamental de la formation de l’homme. Former l’homme c’est lui inculquer, en même temps, qu’un savoir pour une efficacité moderne, les vertus cardinales, toutes les valeurs positives de la tradition, éveiller sa sensibilité et former son goût, l’amener à un réel pouvoir d’épanouissement individuel.
Dans cette tâche quelle que soit la part de l’école ou de l’éducation collective le rôle de la famille ne saurait être confisquée. La famille est une valeur fondamentale par sa composition et par son rôle dans le procès moderne de l’éducation, ce schéma doit être effectivement réalisé. Il partage les rôles entre l’école et la famille.
Mais voyons comment les cadres modernes de l’éducation peuvent sauvegarder les valeurs traditionnelles positives. Notre système d’enseignement pour une triple raison peut permettre, dans les conditions normales de son fonctionnement, par son fonctionnement normal, l’intégration des valeurs traditionnelles. C’est-à-dire une formation de l’homme telle que l’efficacité en soit différente de ce qu’elle est aujourd’hui.

D’abord le cursus scolaire est un champ d’épreuves où s’exercent le courage et le sens de l’effort dans toutes les disciplines à tous les niveaux. Sans doute peut­on affirmer avec juste raison aujourd’hui une réelle détérioration de ce beau processus. Les raisons tiennent non au système mais surtout aux réalités sociales qui découragent l’effort.
En deuxième lieu, l’éducation collective, une conquête de la démocratie des temps modernes, intègrent dans la formation des hommes les valeurs d’honneur, d’honnêteté en particulier par les exercices et autres pratiques pédagogiques dont la philosophie tend malheureusement à être oubliée toujours pour des raisons de conditions de travail des éducateurs et des pratiques malheureuses dans la gestion de l’école. En troisième lieu le contenu des enseignements est certainement une des meilleures voies par lesquelles il est possible d’intégrer les valeurs traditionnelles positives dans le processus de l’éducation publique.
On le voit l’interrogation initiale de cette communication se justifie : poser le problème de l’intégration des valeurs traditionnelles dans nos systèmes d’éducation c’est affirmer que le procès d’éducation traditionnelle appartient au passé. Il faut aujourd’hui une éducation d’aujourd’hui et notre système d’enseignement à ses divers niveaux peut répondre à ce besoin. Mais pour cela il est besoin de conditions normales de fonctionnement et un fonctionnement normal du système. Si ce préalable est réalisé, toutes les valeurs éthiques traditionnelles peuvent être inculquées par l’école. Le fait de l’éducation collective, l’esprit des pratiques pédagogiques mettant en œuvre l’émulation, la compétition, le sens de l’honneur, l’honnêteté, le courage, le sens de l’effort, permettent de former des hommes modernes profondément enracinés dans les valeurs de leur monde. Sans doute ce travail pédagogique nécessi­te-t-il de l’éducateur le respect de la forme particulière prise par chaque valeur mais l’essentiel est de faire assimiler l’esprit des valeurs traditionnelles positives. L’enseignement par le contenu des textes, par la pédagogie, par les conditions normales de travail et d’étude permet une formation efficiente de l’homme c’est-à-dire une intégration des valeurs traditionnelles de Sénégambie dans l’éducation.

Madior Diouf, Professeur

Source : ethiopiues.refer.sn