Genève, 6 h 40, le jour se lève ce vendredi 20 mars alors que nous embarquons dans un jet pour partir à la rencontre du Soleil noir. L’éclipse qui se déroule aujourd’hui n’est totale que dans une étroite zone de l’hémisphère Nord allant du sud du Groenland au pôle Nord géographique. Notre plan de vol a été conçu et calculé par l’astronome amateur français Xavier Jubier, créateur du logiciel Solar Eclipse Maestro dont la réputation n’est plus à faire dans le milieu grandissant des observateurs d’éclipses. Mais ses calculs seraient insuffisants sans le moyen de nous rendre sur place et de faire la course avec l’ombre de notre satellite. Ce moyen, ces moyens en fait, Christian Loiseau et la compagnie Amjet Executive les ont fournis sous la forme de trois jets Falcon 7X capables de grimper jusqu’à l’altitude que nous visons tout en volant à près de Mach 0,9. Pour garantir la meilleure stabilité possible des avions et la qualité des observations scientifiques qui seront réalisées par une équipe d’astronomes professionnelles dans l’un des jets, il est en effet essentiel d’atteindre la stratosphère, loin au-dessus des fortes turbulences qui agitent les bases couches de l’atmosphère. Quant à notre vitesse, elle nous permettra de compenser en partie celle de l’empreinte de Séléné et d’allonger la durée de l’éclipse totale par rapport aux observations au sol. Le 30 juin 1973, les astronomes français Pierre Léna et Serge Koutchmy avaient poussé ce raisonnement à l’extrême en utilisant le Concorde 001 pour un vol à près de Mach 2 et 17 000 m d’altitude qui leur avait permis d’observer une totalité de 74 minutes ! Nous n’en sommes pas là. Nous allons voler moins haut et moins vite, et les conditions de l’éclipse ne sont pas identiques, mais nous gagnerons plus d’une minute de totalité, ce qui est loin d’être négligeable pour un phénomène d’une telle intensité émotionnelle qu’il semble toujours passer trop vite. Nous voilà en l’air et notre jet fait route directe vers le nord de l’Écosse pour retrouver ses deux compagnons, qui décolleront dans quelques minutes de l’aéroport du Bourget.

L’Écosse est derrière nous et notre altitude est déjà de plus de 12 000 m, mais nous continuons notre ascension vers un ciel dont le bleu immaculé apparaît de plus en plus foncé. Très loin au-dessous, le plafond nuageux se densifie et j’ai une pensée pour mes amis partis observer l’éclipse aux îles Féroé et pour lesquels je redoute les effets d’une couverture aussi dense. Le visage collé à un hublot, je regarde la Terre d’une altitude que je n’avais jamais atteinte auparavant. L’horizon est à plusieurs centaines de kilomètres de distance et, de droite à gauche, la courbure de notre planète devient perceptible. Plus de 13 000 m d’altitude. Nous grimpons toujours et la vitesse est stabilisée un peu en dessous de Mach 0,9. En penchant la tête vers l’arrière de l’appareil, et en protégeant nos yeux avec des lunettes et des filtres spéciaux, nous pouvons suivre l’avancée inexorable du monstre lunaire qui dévore l’astre du jour. Nous fonçons vers le point calculé par Xavier Jubier à partir duquel les 3 avions effectueront un virage pour se placer exactement dans l’axe du déplacement de l’ombre lunaire et attendre que celle-ci nous rattrape, nous plonge dans l’obscurité durant un peu moins de 4 minutes et nous dépasse pour filer vers l’archipel du Svalbard. Loin derrière nous, le croissant solaire est toujours éblouissant lorsque le pilote entame son virage. Nous sommes à présent sur notre trajectoire de rencontre et nous n’en bougerons plus jusqu’à ce que l’ombre se perde au loin devant nous.

Maintenant que la carlingue est à la perpendiculaire du Soleil les observations sont bien plus faciles et chacun prend position en vue de l’arrivée de l’ombre. La voilà qui se profile progressivement à près de 500 km derrière nous. L’atmosphère d’un bleu outre-mer vire lentement au gris derrière la queue de l’appareil et le taffetas nuageux s’obscurcit. Sur le bord de l’ombre qui se matérialise peu à peu, des couleurs crépusculaires s’affirment, jaune et orange se mêlent et l’ambiance lumineuse devient totalement irréelle alors que le pinceau de nuit lunaire fond sur nous. Les événements se précipitent. Les lunettes spéciales, indispensables la seconde d’avant, deviennent inutiles alors que le dernier éclat solaire disparaît dans l’échancrure d’une vallée lunaire et qu’apparaissent de belles protubérances d’un rouge vif d’autant plus surprenant que la nuit s’abat sur notre avion. Mes appareils photographiques cliquettent. J’ai lancé une séquence automatique avec un boîtier et je commande le deuxième d’une main en prenant quelques images d’ambiance de l’autre avec mon téléphone. Malgré la haute altitude, près de 14 000 m, de légers mouvements du jet sont perceptibles avec le téléobjectif de 600 mm que j’utilise sur l’un des boîtiers ; je multiplie les images sans compter dans l’espoir d’en prendre une de temps en temps dans un moment de stabilité.

La couronne s’est déployée autour du disque noir de la Nouvelle Lune. Elle ressemble à une chevelure argentée ébouriffée et emmêlée par le vent solaire. Loin sur la gauche, la planète Vénus jette des éclats diamantés, mais l’absorption du hublot nous cache les autres corps célestes qui doivent pourtant briller au sein de cette nuit de plein jour. Le crépuscule glisse autour de nous, baignant les nuages lointains d’une douce lueur orangée. Le temps fond comme une glace en été et, déjà, l’horizon s’éclaircit à l’arrière de l’appareil confirmant la victoire inéluctable de l’ombre qui nous remonte à trop grande vitesse pour que nous puissions lutter. Un peu moins de 4 minutes après son début, la totalité s’achève dans un grand éclat de lumière. La couronne reste visible durant quelques secondes avant de s’incliner devant le retour du jour et Vénus ne résiste guère plus longtemps. Vers le sol, sur les nuages, le spectacle est dantesque. Des strates ouatées blanchissent alors que d’autres restent sombres encore quelques instants faisant renaître un relief oublié, puis le blanc immaculé de la lumière solaire envahit notre univers, repoussant l’ombre vers l’avant de l’appareil. Dans le cockpit, vaincus mais heureux, pilote et copilote regardent l’ellipse sombre qui les distance. Encore quelques minutes, le temps pour l’arc solaire de reprendre un peu de vigueur, et nous entamons notre descente vers l’aéroport des îles Féroé pour une brève escale technique, plutôt vivifiante, avant de repartir vers Genève les yeux encore imprégnés de ces instants exceptionnels passés dans l’étreinte sombre du Soleil et de la Lune.

Vidéo de l’éclipse en temps réel
L’éclipse totale de Soleil du vendredi 20 mars 2015 filmée avec une GoPro Hero 4. Toute la séquence est rendue en temps réel pour vous permettre de revivre la totalité dans les conditions du direct. Notez, à gauche, la présence du point brillant de la planète Vénus. Les rayons lumineux visibles autour du Soleil avant et après la phase de totalité sont des reflets sur le hublot ; il y a également de temps en temps des reflets de l’intérieur de la carlingue. J’ai laissé le son pour bien rendre l’ambiance de la scène. Naturellement, je vous engage à regarder cette vidéo en HD 1080p pour saisir plus de détails et mieux voir la progression spectaculaire de l’ombre sur les strates nuageuses.

Voici à présent une séquence d’images montrant les principales étapes du rendez-vous du Soleil et de la Nouvelle Lune, le 20 mars 2015. Elles ont toutes été prises avec un boîtier Nikon D700, un objectif de 24 mm ouvert à 2,8 et le même temps de pose pour mettre en évidence les variations de l’intensité lumineuse.

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© Guillaume Cannat