Le professeur Amadou Aly Dieng –originaire du Fouta et Diourbellois dans l’âme et le cœur- nous a quitté le 12 mai 2015, esseulant de manière décisive le paysage intellectuel sénégalais, voire africain. Le 17 janvier 2007 à l’Ucad II, l’université de Dakar lui avait rendu un hommage solennel et mérité. En présence d’un public choisi et de haut lignage : le Doyen Alassane Ndao, les professeurs Mamoussé Diagne, Maguette Thiam, Djibril Samb, Ramatoulaye Diagne, Saliou Ndiaye et j’en oublie. Le prétexte : le doyen Amadou Aly Dieng, dans un geste qui l’honore et qui devrait inspirer toute la communauté universitaire africaine, venait de faire don à la Bibliothèque centrale de l’UCAD de sa bibliothèque personnelle. Plus de 1500 titres couvrant les diverses disciplines de l’intelligence humaine.

D’Amadou Aly Dieng, le professeur Djibril Samb a dit l’essentiel : il appartient au paysage universitaire sénégalais, à sa tradition dont il est l’une des figures les plus attachantes. Comme le dit le Recteur, Abdou Salam Sall, dans une allocution remarquable, Amadou Aly Dieng a « immensément contribué à élever le niveau culturel général de nos élites » et reste pour nous « le témoin irremplaçable ».

Fidèle à lui-même, dans un humour corrosif et rafraîchissant, Amadou Aly Dieng, dans sa réponse, s’en était pris au psittacisme qui ruine le Savoir dont il est le plus sûr repoussoir, cette doucereuse paresse intellectuelle qui mine dangereusement nos élites. Il avait exhorté les universitaires à réapprendre à lire en faisant de tout texte un palimpseste dont il faut explorer les béances, les silences, les symptômes et les interstices. Renvoyant aux philosophes du soupçon et au regretté Paul Ricœur pour une herméneutique féconde et heuristique : le Savoir se love et se découvre dans une ardente dialectique du montré-caché, du révélé-dissimulé.

Puis il s’était appesanti sur le long et patient travail de construction-reconstruction de la mémoire, limon de l’Histoire vivante. La tradition scripturaire et la tradition orale, insistait-il , entretiennent une opposition factice, car elles sont les des versants, les deux outils d’édification de tout monument durable.

Personnellement, Amadou Aly Dieng a contribué, sans doute à son insu, à ma propre formation, lorsque jeune étudiant en philosophie, je suivais ses interventions dans les conférences et dans les cours de nos professeurs auxquels il assistait souvent. Il est l’homme des grandes fulgurances et des intuitions fécondes. Il reste debout au centre de notre Fierté par sa répudiation obstinée « des amputés du cœurs et des handicapés de l’espérance ». Nous avons eu des débats homériques mais toujours dans une ambiance fraternelle et affectueuse.

Dialecticien hors pair, contradicteur irréductible, Amadou Aly Dieng, ancien Président de la FEANF  dont il a narré l’histoire, ancien de la BCAO, ancien assistant du président Abdoulaye Wade à l’UCAD, sa vie et sa personnalité nous ont été contées par le professeur Ngaidé, a eu un parcours remarquable et singulier. Il fut aussi fidèle en amitié : celle qu’il avait pour le doyen Ousmane Camara et Kacha, son condisciple au lycée Faidherbe, ne s’est jamais démentie, malgré les vicissitudes de l’histoire.

Amadou Aly Dieng a, sa vie durant, lutté contre « la lutte des places » qui a remplacé la lutte des classes ; le « nous-aussissisme » et le psittacisme : ces tares venues de l’Occident dont il faut se débarrasser si nous voulons nous réconcilier avec nous-mêmes. Il souhaitait que les élites africaines fussent porteuses d’un discours propre sur eux-mêmes et leur continent ; discours débarrassé des scories qui l’encombrent actuellement.

Aussi, j’eus trop tôt et continue d’avoir pour cet homme qui vient de nous quitter une constante admiration jamais démentie depuis trois décennies. Oui, quand la rigueur intellectuelle se conjugue avec la générosité du cœur, quand le refus de la fatalité s’unit à l’assomption totale de la responsabilité, cela porte un nom : Amadou Aly Dieng.

Professeur Hamidou Dia,
Philosophe et écrivain,
Conseiller Spécial du Président de la République.

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