L'expulsion des étudiants sénégalais de la Turquie

Depuis quelques temps l’expulsion des étudiants sénégalais de la Turquie défait la chronique. Ainsi, le journal universitaire partage avec vous cet article de seneweb. Ce dernier s’est entretenu avec deux d’entre eux et qui ont adressé un signal de détresse au Président de la république.

Ils n’appellent pas à l’aide, mais au secours. Abandonnés au milieu de la vague de répression post-putsch manqué du 15 juillet en Turquie, ils dérivent vers des lendemains incertains à la recherche d’une bouée de sauvetage. Conscients que le salut ne viendrait que du sommet, ils adressent un signal de détresse au Président Macky Sall. Ils lui demandent de « se montrer ferme avec Erdogan », son homologue turc qui a décidé sans préavis d’expulser de son pays tous les étudiants étrangers pensionnaires des universités du mouvement Gülen.

Sept Sénégalais ont déjà été frappés par cette mesure qui est en vigueur depuis le 23 septembre. Deux d’entre eux se sont confiés à SeneWeb. Il s’agit d’Alassane Chérif Ly et d’un autre jeune homme qui a requis l’anonymat et que nous avons appelé Babacar Sambe dans un précédent article.

Ils sont tous les deux âgés de 25 ans et sont étudiants en licence d’économie. Ils étaient depuis trois ans pensionnaires, respectivement, de Zirve university et de Fatih university. Ils ont été expulsés le 27 septembre, pour le premier, et le 29, pour le second.

Deux autres filles les ont suivis. Mais ces dernières n’ont pas attendues, comme leurs camarades d’infortune, d’être arrêtées, détenues et humiliées avant d’être rapatriées. Elles ont quitté la Turquie lundi dernier de leur propre initiative. Elles ont néanmoins payé chacune 100 dollars (près de 60 mille FCFA) pour être restées sur le sol turc au-delà du 23 septembre.

Des étudiants sénégalais complices des putschistses ?

Malgré la gravité de la situation, les autorités des deux pays semblent se presser lentement. SeneWeb a tenté, en vain, de recueillir la réaction de l’ambassadrice de la Turquie au Sénégal. Son assistante, sur qui on est tombé la semaine dernière, avait promis de nous rappeler, mais elle ne l’a pas encore fait.

Du côté de la représentation sénégalaise à Ankara, on semble jouer la carte de la prudence dans une affaire qui comporte beaucoup de zones d’ombre. Une source diplomatique défend que les relations entre la Turquie et le Sénégal, sont au beau fixe. Que cette « coopération est un modèle de solidité ».

Cependant, reconnaît-elle, ces liens pourraient se tendre avec le putsch manqué du 15 juillet en Turquie. La raison ? « Il serait établi qu’un millier d’étudiants turcs et étrangers auraient participé à la préparation de la tentative de putsch », rapporte notre source. Qui, ainsi, semble indiquer que des étudiants sénégalais sont soupçonnés par les autorités turques d’être dans le coup.

Mais malgré ces soupçons, jure notre informateur, Ankara avait pris les dispositions, après la fermeture des universités du mouvement Gülen, pour orienter ailleurs les étudiants sénégalais concernés. « Ils ont été transférés dans des universités publiques après la fermeture de leurs établissements précédents, assure notre source. Ils ont reçu leurs lettres d’acceptation, qui leur donnent le droit de se réinscrire. »

Directeur des Sénégalais de l’extérieur, Sory Kaba avait annoncé cette mesure, il y a une semaine. Mais dans la réalité elle n’est pas effective. Du moins totalement.

Selon Babacar Sambe, malgré cette promesse du gouvernement turc, il a été expulsé de la Turquie. Il détaille : « Deux jours avant mon départ pour mes vacances au Sénégal, le 23 juillet, ils ont annoncé la fermeture de toutes les universités du mouvement Gülen. Ils nous ont dit que tous les étudiants concernés par cette mesure seront transférés dans des universités publiques. Ils nous ont donné tous nos documents pour les transferts. J’ai été transféré à Istanbul universty, une des meilleures universités de la Turquie. Après avoir accompli les formalités pour ma nouvelle université, j’ai pris mon vol pour mes vacances à Dakar. »

Un peu plus de deux mois plus tard, ses vacances terminées, il reprend l’avion pour la Turquie. Mais arrivé à l’aéroport d’Istanbul, il a été arrêté, détenu pendant plus de 24 heures avant d’être renvoyé.

On ne fait pas partie du mouvement Gülen

Le régime d’Erdogan se venge-t-il de celui de Macky Sall, qui refuse jusque-là de céder aux pressions d’Ankara pour la fermeture de Yavuz Sélim, une école du mouvement Gülen ? Rien ne filtre sur ce plan au niveau des autorités des deux pays. Cette affaire est traitée en coulisses. Avec une communication savamment maîtrisée de part et d’autre.

Pendant ce temps, le flux d’étudiants sénégalais en provenance de la Turquie se poursuit. Au grand dam des familles, qui ne savent pas à quel saint se vouer, et des étudiants, qui risquent d’observer, contre leur gré, une année sabbatique. Voire pire. « Ce n’est pas une affaire de deux ou trois étudiants, c’est une soixantaine d’étudiants sénégalais qui sont concernés. L’État doit prendre ses responsabilités », suggère Alassane Chérif Ly.

Son camarade Babacar Sambe enchaîne : « On ne fait pas partie du mouvement Gülen ou du parti d’Erdogan. On est des étudiants sénégalais. Ce qu’on veut, c’est avoir nos diplômes de licence pour pouvoir faire notre master. Même si on nous laisse finir cette année, on peut prendre notre licence et aller faire notre master ailleurs qu’en Turquie. Il ne nous reste qu’une dizaine de cours, on veut les finir et passer en quatrième année. »

Visiblement énervé, Sambe interpelle le chef de l’État : « Nous demandons à Macky Sall de prendre ses responsabilités vis-à-vis des autorités turques. Puisqu’on nous a expulsés, il n’a qu’à demander à Erdogan d’accepter notre réintégration sinon il n’a qu’à couper les relations avec la Turquie. Il doit se montrer ferme avec son homologue turc. D’autres États sont en train de réagir C’est le cas du Nigeria. L’Assemblée nationale nigériane a évoqué la question et le Président nigérian a haussé le ton. C’est notre avenir qui est en jeu. Tu ne peux pas étudier pendant trois ans, faire des sacrifices, payer ton argent, sans l’aide de ton gouvernement, et un beau matin on te dit que tout cela, c’est nul. »

Plus diplomate, Alassane Chérif Ly martèle : « Le Président Macky Sall doit avoir en tête que le Sénégal est un État souverain comme la Turquie. L’État doit prendre ses responsabilités et faire comprendre à la Turquie que la diplomatie exige des pays d’accueil que les ressortissants d’un État partenaire soient traités avec respect. Surtout s’ils ne sont que de simples étudiants, qui n’ont jamais eu de problèmes avec la loi. »

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