Harouna Sy

Le sociologue de l’éducation Harouna Sy, professeur à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, relève dans un nouvel essai les contradictions de la communauté pulaar du nord du Sénégal, dont les membres entretiennent de “très fortes solidarités” au nom de la cohésion sociale, en même temps qu’ils se livrent à des “compétitions rudes” entre castes, individus et villages. « La société pulaar fonctionne suivant deux principes contradictoires. Elle est un lieu où s’observent de très fortes solidarités imposées par la conscience d’une identité à l’intérieur d’un ensemble plus vaste qu’est la communauté nationale. C’est de ce principe qu’elle tient sa relative cohésion », conclut M. Sy dans ‘’L’esthétique sociale des Pulaar : socioanalyse d’un groupe ethnolinguistique’’. « Mais en même temps, relève le sociologue dans ce livre de 301 pages, publié par L’Harmattan-Sénégal, l’espace social du Fuuta Tooro est le théâtre de compétitions rudes, voire de confrontations très dures observables entre individus, entre castes, entre villages ».

Selon Harouna Sy, la politique peut être le théâtre d’expression de cette adversité entre membres de la communauté pulaar du “Fuuta Tooro”, c’est-à-dire “l’espace socioculturel et géopolitique mitoyen entre le Sénégal et la Mauritanie”, où il a mené l’enquête donnant lieu à son essai. M. Sy formule le vœu, à travers cet essai, de “confronter la société pulaar du Fuuta Tooro avec elle-même”, afin qu’elle puisse opérer la “nécessaire prise de conscience d’une auto-remise en question intelligente” de ses valeurs. « On prête à un universitaire pulaar, auquel on reprochait d’être conservateur, la réponse suivante : +Parce que j’ai quelque chose à conserver.+ Il a raison. Mais la réponse à cette question n’est pas individuelle, elle est collective », écrit-il.

Aussi l’analyse esthétique faisant l’objet de son livre cherche-t-elle « avant tout à confronter la société pulaar du Fuuta Tooro avec elle-même, afin qu’elle prenne conscience de ses propres contradictions comme condition de transformation par et pour elle-même ». Cette transformation devrait également concerner les “valeurs” et les “anti-valeurs” de cette communauté, et elle est à opérer “de manière consensuelle « par ses membres, “car une société qui ne se remet pas en question (…) écrit par anticipation son épitaphe ou son oraison funèbre », analyse M. Sy. « Il semble que le Fuuta Tooro soit un espace géopolitique suffisamment pertinent par son peuplement et sa continuité territoriale, pour une réinterrogation de l’objet et des théories produites pour son intelligibilité », explique-t-il, concernant l’opportunité de cette enquête.

Harouna Sy fait part du souhait qui l’animait dans la production de son essai d’ « interroger autrement ce groupe, se poser à son propos des questions jusque-là plus ou moins esquivées » par d’autres chercheurs. Cette quête d’originalité était d’autant plus importante que le groupe ethnolinguistique faisant l’objet de son enquête « a intéressé des spécialistes de diverses disciplines scientifiques du social », à savoir les historiens, les sociologues, les ethnologues, les économistes, les littéraires, parmi d’autres. « On n’est jamais mieux pris dans et par son objet que lorsqu’on cherche à comprendre son propre groupe social. Le risque de subjectivité est relativement élevé ici par la double appartenance ethnique et de caste », tient à souligner Harouna Sy par souci d’objectivité scientifique, concernant l’étude de la société pulaar du Fuuta Tooro dont il est membre. « L’appartenance au groupe qu’on étudie est potentiellement un biais », avertit le sociologue, avant de préciser : « Malgré les précautions prises [dans ce livre], il se pourrait que certaines [de ses] analyses soient perçues comme subjectives. Il s’agirait, dans ces cas éventuels, d’une tentative de restituer fidèlement une représentation sociale, non de son appropriation ».

Aps