Les pôles-territoire pour commencer ?
Par Dr. Ousmane THIAM, Géographe urbaniste et spécialiste de prospective à l’Agence nationale de l’aménagement du territoire (ANAT)– [email protected]
Membre du Think Tank Club de réflexion sur l’urbain (CRU)
En soixante-cinq ans d’indépendance, le Sénégal a connu des mutations remarquables qui ont révolutionné sa démocratie et façonné profondément son système socio-économique. Les vingt-cinq dernières années notamment ont été décisives dans la marche du pays avec trois alternances politiques et des réformes courageuses visant à consolider les acquis ou à se préparer à mieux relever les défis de développement.
La troisième alternance au pouvoir survenue en mars 2024 sonne comme un rappel à l’élite dirigeante à se recentrer sur les défis critiques auxquels le pays fait face, relatifs notamment à la réforme du système politique, à la modernisation de l’économie, à la maitrise de la démographie et à l’aménagement du territoire.
Sur le plan politique, le Sénégal est un pays relativement stable. Sa maturité démocratique est formellement attestée. La transmission du pouvoir est régulière et respecte les règles démocratiques. Les observateurs institutionnels et la société civile apprécient l’apaisement du climat politique et louent la transparence du jeu électoral. Même si des améliorations sont encore souhaitables.
Au plan économique, la découverte récente de pétrole et de gaz bouleverse le modèle économique du pays jadis fondé sur le secteur primaire, le commerce et les services. Néanmoins, les options stratégiques souhaitées pour profiter au mieux des ressources générées restent encore confrontées à des intérêts exogènes disproportionnés.
Concernant l’aménagement du territoire par contre, la volonté politique, matérialisée à travers l’adoption en 2020 d’un deuxième Plan national, bute encore sur des obstacles structurels importants que le nouveau régime ambitionne d’affronter par l’érection de huit à neuf pôles-territoire et le renforcement des compétences et des prérogatives de collectivités territoriales (Acte IV de la décentralisation).
Le Sénégal : un pays à régime démographique intermédiaire
Le Sénégal est un pays à régime démographique semi-transitionnel. Le rythme d’accroissement de sa population demeure encore soutenu. Elle a augmenté de manière rapide et régulière au cours des cinq dernières décennies, avec un doublement tous les 25 ans. Globalement, la fécondité et la natalité diminuent. La mortalité est progressivement maîtrisée. Mais leurs niveaux restent élevés, comparés à ceux des pays post-transitionnels.
Les projections réalisées à partir du RGPH 5 ne prédisent pas un fléchissement. Comme dans la période passée, la population devrait quasi doubler au bout des 25 prochaines années en passant de 19 075 959 habitants en 2025 à 35 256 848 habitants en 2050.
Cet accroissement rapide de la population et son inégale répartition spatiale sont deux contraintes critiques pour l’aménagement du territoire. Nonobstant la volonté politique affichée et traduite à travers le PNAT arrivé à terme en 2021 et le PNDAT adopté en 2020, le territoire national reste marqué par d’immenses déséquilibres spatiaux qui ont, par ailleurs, inévitablement contrarié la lutte contre la pandémie de COVID 19 essentiellement basée, en plus de l’observance des gestes barrières, sur la restriction et la surveillance des mobilités interrégionales. La superstructure territoriale n’est pas harmonieuse et sa correction restera l’un des plus grands défis des 25 prochaines années.
Le Projet de Pôle-territoires, subitement abandonné par le régime sortant, est une option stratégique ambitieuse. Il vise à organiser le territoire national en unités démo-économiques homogènes, structurantes et capables d’orchestrer la territorialisation des recommandations de l’Agenda national de transformation 2050.
Mais le principal apport du Pôle-territoire réside dans le fait qu’il permet, d’une part, de créer l’échelle et le continuum spatial optimal pour promouvoir un aménagement intégré et structurant des territoires et, d’autre part, un meilleur lissage des disparités spatiales et des discontinuités structurelles liées à l’entropie du découpage territorial.
Mieux, le découpage en pôle-territoire renforce l’effet-chef-lieu, favorise un déploiement spatial massif des centres de décision – principe du rapport de proportionnalité entre l’entropie et la centralité – et soutient le développement de polarités intérieures structurantes capables de contrebalancer le poids écrasant de Dakar. Le secret est en effet dans la gestion de l’entropie ! Et le Maroc, un pays deux fois plus vaste que le Sénégal, peut être un parfait exemple.
Le découpage actuel du territoire national, parfois influencé par la carte du peuplement humain, n’est pas viable. Il présente de nombreuses incohérences (et imprécisions) et pose des défis complexes, y compris sécuritaires et de gouvernance des frontières.
L’aménagement du territoire sénégalais : les cinq défis critiques à relever !
Le défi du peuplement et du tropisme littoral
Le peuplement est l’une des manifestations visibles des dynamiques démographiques. Une claire connaissance de ses mécanismes et des ses formes est nécessaire pour planifier l’occupation du sol et asseoir une bonne politique d’aménagement du territoire.
Au Sénégal, l’analyse spatiale du peuplement distingue trois modes d’occupation du territoire national favorisés par l’existence d’une ressource ou d’une situation géographique favorable (rente géographique, proximité sociale, etc.). Planifiées ou non, ils ont déterminé l’organisation actuelle du territoire, son découpage administratif et sa superstructure.
Le mode linéaire : Le peuplement se fait de manière linéaire, en général le long des axes de communication (routes et rails) terrestres et du réseau hydrographique. L’avènement des corridors routiers et du rail a été un facteur décisif dans la création et la dissémination des établissements humains dans le territoire. Les grandes villes notamment doivent leur essor à leur localisation sur ou à proximité des grands axes de communication terrestre, maritime et fluvial.
En Afrique de l’ouest, la mer (l’océan atlantique) – dont on connait l’importance de la fonction géostratégique – est un puissant attracteur qui influence la forme du peuplement plus dense dans les zones littorales que sur le continent. Une régression linéaire entre la densité du peuplement et la distance des établissements humains au littoral permet de mettre en évidence ce gradient du peuplement humain (Thiam, 2008).
Ce n’est pas un hasard si les établissements humains les plus importants du sous-continent, les capitales nationales en particulier, sont localisées le long du littoral atlantique.
Au Nord du Sénégal, le Fleuve est le catalyseur d’une dorsale urbaine en constante maturation allant de Guédé à Galoya Toucouleur, en passant par Ndioum, Haéré Lao et Golléré.
A l’échelle de l’habitat, dans les villes plus particulièrement, l’activité économique est le déterminant principal de ce mode d’occupation de l’espace. L’accessibilité et la visibilité commandent la localisation des agents économiques (commerces, services, etc.) qui cherchent à se rapprocher aux mieux de leurs cibles. Aujourd’hui, la visibilité numérique est une alternative puissante à cette obsession à la visibilité physique qui est un facteur de consommation d’espace, de pollution visuelle et d’encombrements urbains. La digitalisation, ou plutôt la phygitalisation, est un levier prometteur pour atténuer la pression économique sur le sol urbain, optimiser les couts de gestion et favoriser une meilleure compétitivité.
Le mode concentrique : Le peuplement s’organise à partir d’un noyau d’habitat primaire, dense et structuré. Des populations, souvent venues d’ailleurs, s’installent pour se rapprocher du centre et de ses services. Certaines d’entre elles, d’origine rurale en général, maintiennent une activité traditionnelle (agriculture, élevage, foresterie, …) pour mieux sécuriser leur subsistance. Au Sénégal, les villes religieuses en particulier représentent parfaitement ce modèle urbanistique. C’est le cas de celle de Touba-Mosquée où la Grande Mosquée, sanctuaire central de la Confrérie mouride, oriente et structure l’étalement urbain. Des établissements humains nés de ce mécanisme ont fini par se muer en quartiers maintenant entièrement intégrés au tissu urbain primaire.
Carte 1. Peuplement et étalement urbain à Toua-Mosquée

Un autre phénomène récent incité par l’urbanisation galopante, est la réalisation, par des communes limitrophes, de lotissements (ou morcellements) sans cohérence avec le tissu urbain principal pour, soit bloquer l’étalement urbain, soit profiter tout simplement d’une bulle foncière induite par la proximité urbaine. Le maintien des anciennes limites administratives de ces grandes villes, communes de plein exercice jusqu’à la réforme territoriale de 2013, est une négligence grave et une entrave au développement cohérent de leurs périphéries urbaines. D’autant plus que la tentative de promouvoir l’intercommunalité semble avoir avorté, étouffée par les réticences injustifiées de certains élus.
Le front pionnier : Le front pionner est un mode de peuplement assez fréquent que l’on retrouve presque partout en Afrique où des terres sont encore disponibles et souvent sans immatriculation (ou en tout cas non soumises à un régime de droit reconnu). Il peut être spontané ou planifié. Dans ce second cas, il est une opération d’aménagement du territoire et a pour objectif le développement d’une ressource ou d’un potentiel territorial spécifique.
C’est le cas de l’opération « terres neuves » (entre Koumpentoum et Maka) initiée par l’Etat du Sénégal dans les années 70 et dont l’un des objectifs était le développement et l’intégration économique et territoriale du Sénégal oriental. Grace à cette opération d’envergure, plusieurs centaines de familles originaires des régions de l’Ouest, celles du Sine et du Saloum en particulier, ont pu être déplacées et installées sur les terres neuves pour y développer l’agriculture et les activités sylvopastorales.
Par ce mécanisme, des établissements humains ont pu être crées de toutes pièces. Certains d’entre eux sont devenus de gros bourgs ruraux attractifs et fortement polarisants. C’est le cas des villages de Diaglé Sine et de Darou Fall qui, aujourd’hui, comptent respectivement, plus de 1 700 et 1 200 habitants (RGPH-5).
Aujourd’hui, le prolongement spontané du Bassin arachidier dans les terres du Sud (Haute-Casamance) et de l’Est du pays est une circonstance favorable pour encourager un mouvement organisé de déploiement du peuplement vers ces zones quasiment inoccupées (voir Carte de répartition des densités démographique). Une telle opération serait le prétexte parfait pour impulser le développement économique de ces territoires, valoriser et protéger leurs ressources naturelles (terres et forêts notamment) particulièrement exposées aux pillages.
Le peuplement étant le déterminant principal de la localisation des fonctions de centres et de services, son irrégularité aggrave les inégalités d’accès et empêche une polarisation homogène du territoire. Dans le Sud-Est du pays, la dispersion du peuplement et sa concentration en quelques lieux seulement ont pour conséquence un semis urbain clairsemé et un territoire faiblement polarisé dans sa plus grande partie (zone du PNNK exclue). La distance à un centre urbain ou un chef-lieu administratif peut atteindre plusieurs centaines de kilomètres. Le frein de la distance limite les interactions avec les centres et maintien les zones éloignées dans un extrême dénuement.
Carte 2. Exemple du Sénégal oriental, un espace faiblement polarisé

A noter néanmoins que la dispersion, en milieu rural (Sénégal oriental), a une fonction de distanciation sociale inhérente au modèle socio-économique traditionnel – fondé sur le sylvo-pastoralisme extensif – et à la volonté de minimiser les contacts conflictuels liés à l’utilisation de l’espace et des ressources (eau, pâturages, etc.). Elle présente alors deux avantages non négligeables. Elle permet en effet de réguler la capacité de charge des espaces et de limiter les risques de contagion du bétail en cas d’épidémie.
Figure 1. Illustration de l’habitat dispersé (Département de Koumpentoum)

Dans sa forme extrême, le déséquilibre régional du peuplement est, dans certains contextes, à l’origine de la formation de zones grises devenues le terreau de mouvements contestataires ou séparatistes. C’est le cas au Mali où le Mouvement national de libération de l’Azawad réclame l’indépendance du territoire éponyme ou au Souda où le Front de libération du Darfour proclame, sur fond de vives convoitises autour de la ressource pétrolière, sa séparation du Soudan.
La faible occupation humaine du territoire restreint la présence de l’Etat ; laquelle situation crée un sentiment de marginalisation et nourrit la tentation d’un pouvoir supplétif autochtone.
Pour atténuer ces inégalités, certains pays misent de plus en plus sur les technologies numériques qui offres des solutions innovantes (Internet satellitaire, digitalisation universelle de l’administration, etc.), sans avoir toutefois la prétention d’être la panacée à la complexe problématique de l’équité territoriale.
Comparable, sous une certaine forme, au front pionnier, la réinstallation est un mode de peuplement assez ancien, mais encore de moindre ampleur. Elle consiste à déplacer des populations pour valoriser une ressource du site de départ (exploitation minière par exemple), réaliser des aménagements, sécuriser ou reloger ces populations (cas de Pikine à Dakar et des projets miniers de la Grande Côte et du Sénégal oriental). Cependant, elle pourrait s’amplifier dans les prochaines décennies à cause de la fréquence croissante des catastrophes liées aux changements climatiques (inondations, mouvements de l’écorce terrestre, vents, etc.), à l’insécurité civile et aux risques technologiques.
Ailleurs en Afrique, les guerres civiles ont conduit au déplacement et à la réinstallation de plusieurs milliers, voire millions de personnes dans leur propre pays ou à l’étranger (voir statistiques HCR/OIM).
Le défi de la croissance démographique
La population sénégalaise croit de manière rapide et régulière. En cinquante ans, elle a été multipliée presque par 4, passant de 5 068 741 habitants en 1976 à 18 126 390 habitants en 2023 (RGPH5). Son taux d’accroissement moyen annuel est resté relativement élevé au cours de cette période, s’établissant à 2,9% au dernier recensement.

Figure 1. Evolution de la population du Sénégal de 1976 à 2023

Selon les projections tendancielles réalisées par l’ANSD, elle devrait doubler en 2050 pour atteindre 35 256 848 millions d’habitants. Suggéré par la forme du nuage de points légèrement concave, l’ajustement d’une fonction exponentielle (R2=0,99) permet de constater que la population du Sénégal a augmenté de manière quasi exponentielle de 1976 à 2023 et devrait encore garder cette trajectoire au cours de prochaines décennies.
Figure 2.Evolution de la population du Sénégal de 1976 à 2023 – Ajustement exponentiel

Parallèlement à la population générale, la population urbaine croit à un rythme vertigineux. Le Sénégal intègre désormais le cercle des pays en transition urbaine avec plus de 50% de population urbaine, 54,7% plus exactement. Le tropisme littoral persiste et les écarts entre Dakar et les villes de l’intérieur se creusent davantage. L’avènement de Touba, la deuxième agglomération du pays, est un atout précieux pour atténuer ces déséquilibres. Mais des préalables de gouvernance et de mesures incitatives s’imposent pour mieux optimiser le potentiel géostratégique et super-structurel de cette agglomération devenue millionnaire.
Dans les zones rurales, l’augmentation rapide de la population accroît la pression sur l’espace utile, déjà exposé à des phénomènes climatiques et anthropiques qui rétrécissent son étendue et perturbent ses écosystèmes.
Comme pour beaucoup de pays en développement, l’accroissement rapide de la population au Sénégal est lié à une fécondité en transition certes mais encore élevée (4,2), une mortalité en constante baisse (5,6%0 en 2023, contre 8 en 2013) et un apport migratoire croissant. Le RGPH5 a recensé 297 386 immigrants internationaux durée de vie (contre 261 145 en 2013), soit l’équivalent de la population de l’agglomération de Kaolack (298 904 habitants). La crise géopolitique et sécuritaire qui affecte la sous-région depuis trois ans maintenant pourrait être la source d’un appel d’air migratoire massif et diffus impliquant davantage les régions périphériques de l’Est déjà très convoitées (exploitation artisanale des métaux précieux).
L’allongement de l’espérance de vie qui passe de moins de 50 ans en 1976 à 68,9 en 2023 est aussi un facteur déterminant.
A noter que ces différents indicateurs présentent des variations régionales et infrarégionales plus ou moins fortes, avec parfois des niveaux sans commune mesure avec la moyenne nationale.
Dans ces conditions, la capture du dividende démographique (ou dividende de la jeunesse), pourtant nécessaire pour impulser le décollage économique du pays, demeure un défi majeur à relever. A présent, les politiques mises en œuvre, s’efforcent à transformer profondément la structure démographique (maitrise de la mortalité, baisse du niveau de fécondité actuel de 1,2 points au moins, développement du capital humain, soutien à l’économie et à l’emploi et réduction de la dépendance) et à créer les conditions, aussi minimes fussent-elles, d’une capture du dividende démographique.
Plus d’hommes que de femmes : atout ou faiblesse ?
Dans tous les cas, la tendance à la masculinisation (ou à la féminisation) est un évènement démographique important qui mérite une extrême attention. Elle est le reflet d’un changement décisif dans les comportement reproductifs, dicté soit par un choix politique, soit par un contexte quelconque (crise, transition urbaine, etc.). Le choix politique : en Chine par exemple, la politique de l’enfant unique appliquée de 1979 à 2016 pour limiter les risques de surpopulation du pays, a forcé de nombreux couples à préférer un sexe (le sexe masculin dans la majorité des cas) plutôt qu’un autre.
Ce qui est à l’origine de la forte masculinisation de la population chinoise. Une autre conséquence de cette politique est l’augmentation du célibat masculin puisque le nombre d’hommes en âge de se marier a, au fil du temps, largement dépassé la population féminine éligible au mariage. C’est le célèbre syndrome chinois du « marriage squeeze ». Aujourd’hui, le pays fait face à un vieillissement préoccupant de sa population et se retrouve contraint d’inciter à la délocalisation de segments économiques à haute intensité de main-d’œuvre (la manufacture par exemple) ou de s’ouvrir à l’immigration de travail pour compenser un déficit croissant de bras valides. Le contexte : dans de nombreux pays du monde actuellement, la crise économique pousse des couples à limiter leur descendance, avec souvent une préférence pour le sexe masculin.
Ce qui constitue un des facteurs de la tendance à la masculinisation de la population observée dans plus en plus de pays. En Russie, une tendance occidentale dénommée « child-free » (infécondité totale par choix) pourrait précipiter la baisse de la fécondité à des niveaux jamais enregistrés dans l’histoire du pays (moins de 1,4 par femme), aggravant les déséquilibres de sexes et amplifiant le vieillissement déjà avancé de la population. Si le pays ne risque pas un déclin démographique tout simplement.
S’agissant du Sénégal, une étude approfondie pourrait s’évérer opportune pour déterminer les raisons de la fluctuation du rapport de masculinité qui passe de 96,9 en 2002 à 102,6 en 2023 et évaluer ses incidences potentielles sur le remplacement futur des générations, la structure démographique et le fonctionnement du système socio-économique. Le rapport numérique hommes-femmes se creuse dans certaines régions et contrées du pays. Il s’établit à 117,2 hommes pour 100 femmes dans la région de Kédougou, lié probablement à l’afflux d’immigrants masculins durée de vie attirés par l’économie minière.
Si la supériorité numérique des hommes est un choix de société, ses facteurs favorisants doivent être connus et maitrisés afin d’anticiper un risque de surmasculinisation. La coïncidence avec le passage du pays au stade de la transition urbaine n’est pas surement anodine connaissant les liens formellement établis entre l’urbanisation et l’apparition de phénomènes sociaux nouveaux (options conjugales, comportements reproductifs, etc.). La forte population d’immigrants masculins durée de vie en provenance des pays limitrophes pourrait aussi être un facteur sous-jacent.
Par ailleurs, certaines tendances sociétales doivent être observées avec une extrême attention. La désacralisation du mariage par exemple, par des comportements et par le développement insidieux d’un langage militant (type « goor du projet ») pourrait, dans le long terme, se traduire par des attitudes et des effets réels sur la structure démographique.
Le défi de la répartition spatiale de la population : régularités et invariances
Dans le contexte actuel de l’aménagement du territoire au Sénégal, il est crucial de comprendre la répartition spatiale de la population pour saisir les tendances lourdes de l’occupation du territoire, corriger les incohérences et mieux planifier les besoins futurs.
Au Sénégal, la répartition spatiale de la population reste très inégale, caractérisée notamment par une asymétrie persistante entre l’Ouest et l’Est du pays. Les régions de l’Ouest concentrent encore l’écrasante majorité de la population, alors que celles de l’Est et des périphéries demeurent, dans certaines de leurs contrées, des déserts démographique. L’agglomération de Dakar abrite à elle seule 22% de la population nationale (RGPH-5).
L’analyse de la densité démographique révèle des disparités régionales très marquées. Elle varie de plusieurs centaines d’habitants au Km2 dans les régions de l’Ouest à moins de 25 dans les régions de l’Est, celles de Tambacounda et de Kédougou plus particulièrement. Elle est de 15 habitants au Km2 dans cette dernière région.
Carte 3. Répartition de la densité démographique

Ces disparités s’observent à l’intérieur d’une même région, avec des écarts importants pouvant passer du simple au multiple. Pour en donner une illustration, le département de Kolda dans la région éponyme enregistre une densité de 90 hbts/Km2 alors que celui de Médina Yoro Foula, dans la même région, peine à franchir la barre des 40 habitants/Km2.

Dans le sens d’affiner l’analyse des densités, l’application d’un krigeage permet de mettre en évidence des zones de saturation correspondant aux territoires de peuplement traditionnels (Presqu’île du Cap vert, Bassin arachidier, Basse Casamance, Fleuve Sénégal) et à des zones urbaines surtout.
Dans le contexte des pays en développement, ces zones sont souvent associées à une forte concurrence sur l’espace, à la promiscuité et à diverses nuisances. Les niveaux d’accès à la terre, au logement et aux services contrastent largement avec les ratios recommandés.
Carte 4. Répartition de la densité démographique – Méthode krigeage

Ces régularités et invariances constatées dans de nombreuses distributions spatiales (populations, activités, migrations, …) sont le reflet d’une inertie historique organisée qui plonge ses racines dans la stratégie coloniale d’occupation du territoire fondée sur un establishment de prédation et sans projection sur l’avenir.
La structure concentrique des densités est la traduction spatiale d’un système de gouvernance centralisé et fortement hiérarchisé.
Le défi de l’urbanisation
Le Sénégal intègre le cercle des huit (8) de la Sous-région ouest-africaine (Togo, Nigéria, Bénin, Cap Vert, Ghana, Côte d’Ivoire, Sénégal et Gambie) ayant franchi le seuil de la transition urbaine en 2025. Autrement dit, plus de la moitié de sa population, 54,7% exactement, vit désormais en milieu urbain. La transition urbaine marque un changement de cap décisif dans la marche d’un pays. Elle remet en cause les équilibres habituels et implique, à long terme, des transformations radicales de la structure démographique et du modèle économique. Sa prise en compte dans les processus de planification s’impose alors comme une nécessité impérieuse.
Cependant, cette urbanisation n’est pas harmonieuse et pose des défis majeurs à l’aménagement et au développement économique du territoire national. La distribution spatiale de la population urbaine épouse celle de la population en général. Sa cartographie révèle un gradient parfaitement déséquilibré entre l’Ouest et l’Est.
L’ajustement d’une fonction Rang-taille (forme de l’équation : Y=ax+b), réalisé à partir des données du dernier RGPH, révèle une persistante de la macrocéphalie urbaine.
Figure 3. Distribution Rang-taille des villes

Forme du nuage de points : la position de Dakar au-dessous de la droite de régression et la structure étagée du nuage de points traduisent un système fortement macrocéphale. Aujourd’hui encore, Dakar et sa périphérie abrite 40,3% de la population urbaine du pays. Le taux d’urbanisation dans la Région de Dakar a atteint son maximum (100%), suivi par ceux des régions de Diourbel (66,9) et de Thiès (57,5).
L’analyse diachronique de cette distribution révèle néanmoins des changements non négligeables au cours des trente dernières années. L’avènement de Touba notamment et les échanges de rangs entre les villes de Thiès, de Kaolack, de Saint-Louis et de Ziguinchor, sont des marqueurs importants. Touba, la deuxième agglomération du pays, compte une population de 1 120 000 habitants. Elle forme maintenant une parfaite conurbation avec la commune limitrophe de Mbacké, pour une population totale de plus de 1 200 000 habitants. Dans les projections réalisées dans le cadre du PNADT, sa population atteindra plus de 1 800 000 habitants en 2035.
Comparable à celle de Touba mais bien moins spectaculaire, la métamorphose récente des villes de Mbour (5ème rang), Tivaouane (13èmè rang), Médina Gounass (16ème rang) et de Richard-Toll (20ème rang), respectivement portée par le tourisme balnéaire, l’évènementiel religieux et l’industrie sucrière, est un fait fortement symbolique de l’importance des dynamiques non planifiées dans l’organisation actuelle du territoire national. Ces agglomérations secondaires rivalisent désormais avec les capitales régionales, surclassant certaines d’elles au plan aussi bien démographique qu’infrastructurel.
Touba, Mbour, Tivaouane, Médina Gounass, Richard-Toll, Khossanto (Kédougou) ou Diaobé Kabendou (louma sous-régional) sont des exemples éloquents de dynamiques spontanées, sinon isolées, portées par une ressource territoriale spécifique.
Mais ce mode de production urbaine présente une limite si la ressource (qui peut matérielle, immatérielle ou les deux) n’est pas pérenne et que sa rareté ou son extinction entraine un contexte de déprise. En contexte de crise, la survie des villes concernées exige l’adoption de mesures de reconversion/adaptation et de résilience que prévoit rarement leur système de planification. Au Sénégal, la crise de l’économie arachidière a fortement retardé le développement de centres urbains (Kaolack, Diourbel, etc.) « nés » de l’exploitation commerciale et industrielle de cette ressource agricole sous la colonisation française.
La ville de Thiès par contre n’a pas pâti outre mesure de la crise de l’économie ferroviaire (indissociable de celle de l’arachide) qui constitue son moment fondateur. Elle a pu garder le cap grâce à sa proximité systémique avec Dakar qui lui confère une rente géographique exceptionnelle et au programme spécial dont elle bénéficié à l’occasion de la célébration de la fête de l’indépendance de 1979 qu’elle a accueillie. Thiès et Touba forment, avec Dakar, dans un alignement parfait, une dorsale tripolaire qui concentre 55,5 % de la population urbaine du pays, et 30,4% de sa population totale. Nous reviendrons, dans une démarche analogique avec le fonctionnement des systèmes gravitaires (ou planétaire), sur la signification géostratégique d’une telle configuration.

Au nombre d’une trentaine, les villes de moins de 5 000 habitants occupent le bas de l’échelle de la hiérarchie urbaine. Elles sont essentiellement localisées entre le Sud et l’Est du pays.
Un modèle plus élaboré, de type fractal parabolique (forme de l’équation : Y=ax2+bx+c), permet de mettre en évidence des courbures (queue de la distribution) qui sont une source inestimable d’informations sur les transformations et les complexités structurelles du système urbain.
La migration, moteur de l’urbanisation : La migration demeure un moteur clé du processus d’urbanisation. L’exode rural persiste et les mobilités s’amplifient. L’analyse croisée entre les indices d’entrée et le taux d’urbanisation régional permet de démontrer le lien fort et persistant entre migration et urbanisation. Les régions les plus attractives, celles de Dakar, de Diourbel, de Thiès, de Ziguinchor et de Saint-Louis, enregistrent les taux d’urbanisation les plus élevés du pays. Les autres, celles de Kaffrine, de Sédhiou, de Fatick, de Tambacounda, de Matam et de Kédougou surtout, encore très répulsives présentent les taux d’urbanisation les plus bas du pays.
Figure 4. Relation entre migration et urbanisation au Sénégal

Avec cette migration massive et centripète, l’urbanisation (à l’Ouest) est passée au stade de la métropolisation. Les grandes villes se massifient et se densifient davantage. Leurs trames se restructurent et se complexifient, donnant la priorité à l’immobilier commercial et à l’économie de services. Des transformations d’autant plus préoccupantes qu’elles s’opèrent, dans les zones nouvellement occupées, sans planification ni cohérence avec le tissu urbain ancien.
Le siphonnage démographique des zones intérieures et l’hyper-concentration de la population dans les villes littorales surtout se heurte à un effet de seuil et met à rude épreuve la capacité de charge des zones urbaines de plus en plus appelées à répondre à des défis structurels liées au logement, à l’habitat, à la mobilité, à la sécurité civile et à l’environnement.
Les taux planifiés d’accroissement de la population de Dakar et de celles des métropoles d’équilibre (taux d’équilibre) à l’horizon 2035 préconisés dans le PNADT visent, d’une part, à infléchir la répartition spatiale tendancielle de la population urbaine et, d’autre part, à atténuer cette hyper-concentration par une distribution modérée, équilibrée et harmonieuse de la population urbaine. L’un des objectifs de la future Politique nationale d’urbanisation (PNU) devrait être de déterminer le schéma conceptuel et le mode opératoire prévus pour atteindre les résultats souhaités. En effet, la PNU s’inscrit nécessairement dans le prolongement logique des travaux du PNADT dont elle est sensée reprendre et approfondir les grandes orientations en matière d’urbanisation.
Le Pôle-territoire pour commencer !
Quelle articulation alors avec la politique nationale de l’amÉnagement du territoire ?
Le Plan national d’aménagement et de développement territorial (PNADT) et la Loi d’orientation sur l’aménagement et le développement durable des territoires (LOADT) composent le nouveau cadre stratégique de l’aménagement et du développement du territoire sénégalais.
Le PNADT prend le relais du Plan national d’aménagement du territoire (PNAT) de 1997 arrivé à terme en 2021 et dont l’évaluation à mi-parcours, réalisée par l’ANAT dans le sillage de l’élaboration du PNADT, révèle une mise en œuvre faible et des résultats très modestes. Malgré les immenses efforts consentis au cours des 25 dernières années, à travers notamment des programmes d’urgence et de rattrapage, le Sénégal demeure un pays faiblement aménagé, avec des déséquilibres territoriaux marqués, des disparités territoriales croissantes, une armature urbaine macrocéphale, un peuplement hypertrophié, un réseau d’établissements humains peu structuré et des ressources territoriales peu ou mal valorisées. Certaines mutations, pourtant estimées structurantes et conformes aux préconisations du PNAT (émergence de polarités intérieures, mobilités structurantes, …), relèvent plus de dynamiques spontanées que d’une action volontariste et planifiée de l’Etat.
La valeur ajoutée du PNADT par rapport au PNAT réside surtout dans ses vocations en matière de développement et de renforcement de la cohérence territoriale fortement exprimées à travers ses objectifs stratégiques, à savoir :
- assurer une bonne structuration du territoire par une armature urbaine équilibrée et un réseau adéquat d’infrastructures et d’équipements ;
- promouvoir l’émergence de pôles de développement par une valorisation durable et cohérente des ressources et potentialités des territoires ;
- assurer l’équité territoriale dans l’accès aux services publics ;
- doter les territoires de facteurs de production performants ;
- promouvoir une bonne cohérence territoriale ;
- promouvoir une bonne maîtrise de l’information territoriale ;
- renforcer l’intégration du Sénégal au niveau sous-régional et mondial.
La formulation du PNADT coïncide avec la réforme de l’Acte 3 de la décentralisation qui a fortement influencé son contenu et sa stratégie de mise en œuvre. Le PNADT est en effet mis en œuvre à travers divers outils dont deux essentiellement correspondant aux deux ordres de collectivités territoriales issues de cette réforme[1]. Il s’agit du Schéma départemental d’aménagement et de développement territorial (SDADT) et du Schéma communal d’aménagement et de développement territorial (SCADT). Des guides méthodologiques consensuels encadrent rigoureusement l’élaboration de ces outils afin de garantir leur cohérence et leur conformité avec le PNADT qui est le référentiel national en la matière légalement opposable aux tiers.
En dehors de ces deux échelles stratégiques, la LOADT prévoit la possibilité d’élaborer des schémas spécifiques pour des zones du territoire présentant un intérêt stratégique pour l’intégrité, l’aménagement et le développement du territoire national. C’est dans cet esprit qu’il a été élaboré, quelques années avant l’adoption du PNADT, le Schéma Directeur d’Aménagement et de Développement Territorial (SDADT) du Triangle Dakar-Thiès-Mbour.
C’est également dans cet esprit que s’inscrit le projet d’élaboration des Schémas Directeur d’Aménagement et de Développement Territorial (SDADT) des huit (8) pôles-territoires identifiés. Ils permettront de mettre en exergue des ressources spécifiques et des particularités géostratégiques (Exemple du Pôle-territoire Sud-Est qui partage des frontières avec quatre pays limitrophes du Sénégal) liés à chaque pôle.
Mais, mieux ! Dans le contexte des nouveaux objectifs stratégiques assignés au secteur de l’aménagement du territoire, ces SDADT auront valeur de laboratoire pour éprouver l’hypothèse d’organiser le territoire national en pôles homogènes, cohérents et viables épousant les contours naturels des six zones éco-géographiques. A la différence d’un SDADT classique, leur schéma de structure et leurs préconisations stratégiques doivent refléter et matérialiser, sans remettre en cause les orientations stratégiques du PNADT, la volonté du régime actuel d’organiser le pays en huit à neuf pôles territoire, avec comme objectifs la consolidation de l’architecture territoriale actuelle et la promotion d’un développement économique endogène et durable.
Au stade actuel du projet, la configuration envisagée épouse les contours des sept (7) régions administratives issues de la réforme de 1960 (celle du Fleuve scindée en deux pôles-territoire) et dont l’un des principaux objectifs était la préservation des grands ensembles éco-géographiques, socio-culturels et géostratégiques hérités de la longue période de colonisation.
En guise de conclusion, retenons !
La meilleure politique d’aménagement du territoire n’est pas celle qui reflète le plus fidèlement la rigueur des principes théoriques de l’art, mais plutôt celle fondée sur un arrangement intelligent et équilibré entre ces principes et les réalités tangibles du terrain.
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Informations sur l’auteur : Dr. Ousmane THIAM est Géographe spécialiste de l’aménagement du territoire, des questions urbaines et de prospective territoriale. Il s’intéresse aussi aux questions électorales en Afrique. Il a copublié, à la Revue ÉchoGéo de l’Université Paris 1-Sorbonne, un article intitulé « L’élection présidentielle de février 2019 au Sénégal : Entre renouveau de l’échiquier politique et percée du vote régionaliste » et a contribué, en qualité d’Expert national, à la dernière étude « Democratic Accountability and Linkages Project (DALP) », édition 2022-2023 consacrée à l’état de la démocratie et des processus électoraux dans le monde et réalisée par l’Université américaine de Duke (États-Unis).
